jeudi 15 janvier 2015

{Pour y voir plus clair} Le délit de blasphème c'est quoi ?

Je voudrais reprendre une vie normale sur ce blog, mais je n'y arrive pas. Alors que vient de sortir le nouveau numéro de Charlie Hebdo, avec cette Une que personnellement je trouve tendre, douloureuse et courageuse, et aux vues des réactions heurtées de certains, sur les réseaux sociaux et dans le monde, je me dis qu'on ne consacre jamais assez de temps à parler, expliquer. Dire quelles sont nos valeurs, qui est la France, ses lois aussi.


Le blasphème, ça veut dire quoi ? D'abord une définition : un blasphème, c'est une "parole ou un discours qui outrage la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré". De manière plus générale, le blasphème est une irrévérence à ce qui est considéré comme sacré ou inviolable.

En France, depuis la Révolution Française, le délit de blasphème n'existe plus. Cela signifie qu'on peut se moquer de la religion, de l'Institution religieuse, du fait religieux, sans encourir d'amende ou de peine de prison. Plus précisément, les articles 10 et 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 ont aboli la notion de blasphème (et il a été supprimé définitivement par la loi du 29 juillet 1881, portant sur la liberté de la presse) 



« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi » (article 10) 

 « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la loi » (article 11)



On voit donc que cette notion de blasphème est intimement liée à la religion. Elle n'a même de sens qu'au travers du prisme religieux et ne peut donc s'appliquer dans un pays laïque, comme la France.

En France, il n'y a pas de religion officielle définie par l'état. En France, c'est le principe de laïcité qui est inscrit dans la loi. En France c'est la loi républicaine qui prévaut, pas la religion.

Les limites, définies par la loi justement, sont l'injure, la diffamation, l'incitation à la haine raciale ou religieuse, ou encore l'apologie du terrorisme.

Là où ça se complique un peu, c'est sur la notion d'injure. Quelles sont les limites à l'humour ? A quel moment un dessin qui se veut humoristique tombe dans l'injure et la provocation ? C'est souvent le difficile travail des magistrats. 

Cette dernière Une de Charlie Hebdo est un bon exemple, je trouve. Le prophète y est représenté de manière plutôt sympathique puisque compatissant envers les victimes et avec une larme, triste comme nous tous de ce déchaînement de haine et de barbarie. Ce qui heurte certains musulmans aujourd'hui, c'est donc bien la représentation du Prophète en elle-même, qu'elle soit satirique ou non, rigolote ou non. 

Il y a une différence fondamentale entre se moquer d'une religion et insulter les croyants, entre se moquer de l’institution et des personnes. Charlie Hebdo se moque avant tout du pouvoir et de ses symboles, qu'ils soient religieux ou politiques. La fameuse Une avec le dessin de Cabu, très controversée mettant en scène le prophète en train de dire "C'est dur d'être aimé par des cons" pourrait être considérée comme injurieuse, si on oublie de lire la petite phrase en chapô "Mahomet débordé par les intégristes". Ce ne sont pas les croyants qui sont traités de cons, ce sont bien ceux qui utilisent l'Islam pour commettre des meurtres et imposer la haine comme religion.

Ensuite, personne n'est contraint de lire un livre, acheter un journal ou voir un film qu'il juge offensant ou contraire à ses pratiques religieuses. Cela n'est pas la même chose qu'une institution publique, par exemple, qui se mettrait à se moquer ouvertement d'une religion.

Ces images peuvent choquer, MAIS elles ont le droit d'exister.

Cette remise en cause de la laïcité à laquelle on assiste en ce moment, cette volonté de réintroduire la notion de blasphème ne concerne pas uniquement l'Islam : souvenez-vous des débats sur l'avortement en Espagne, ou en Irlande, par exemple, de la remise en cause du droit à la contraception libre pour chacune, de l'autorisation de la pilule du lendemain en vente libre, ... sous l'influence de la religion catholique. Je lisais encore tout à l'heure des propos du Pape disant qu'on n'a pas le droit de se moquer des croyants (d"offenser la foi d'autrui", très précisément). Ah bon ? Si, si le droit on l'a ... au sens strict et précis du droit. Par contre, qu'il soit triste et peiné que la religion puisse être un sujet de moquerie, c'est son droit à lui, de le penser, de le dire et de l'écrire. 

A nous de faire en sorte que la défense de la liberté religieuse ne se transforme pas en refus pur et simple de tout discours déviant ou tout simplement ironique. Défendre une laïcité POINT FINAL et pas une laïcité OUI MAIS, voilà notre défi aujourd'hui. Stop aux MAIS qui gâchent tout. « Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme » . POINT FINAL



Montage des Unes de Charlie Hebdo - source Europe 1


EDIT du 16/01/15 : je n'avais retenu dans mon article que les propos du Pape évoquant le "respect de la foi", je ne sais pas comment j'ai pu passer à côté de cette phrase complètement hallucinante "si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s'attendre à un coup de poing, et c'est normal." Et là, j'ai envie de hurler NORMAL ? VRAIMENT ? C'est normal de dire aux gens qu'ils ont le droit de répondre par la violence ? En tant que maman, en charge de l'éducation de mes enfants, je suis choquée, en tant que responsable d'une association d'éducation populaire, je suis choquée (et un peu désespérée aussi parfois ...), en tant que citoyenne, je suis choquée. Non, vraiment, à l'attention du Pape et de tous ceux qui sont tenté de dire ce fameux MAIS si moche et qui gâche tout (non mais quand même, ils l'ont bien cherché, hein), j'aimerais vous dire que pour ma part, j'essaye d'éduquer mes enfants dans la bienveillance et dans le respect de l'autre, en essayant de leur apprendre qu'il existe d'autres moyens de répondre à l'insulte que la violence, en me battant au quotidien pour qu'on trouve des solutions ensemble. Parce que NON, la violence n'est jamais une réponse acceptable, et ce n'est pas comme ça qu'on gagnera cette guerre.

CULTURE - EDUCATION - SOLIDARITÉ - HUMOUR

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